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Maurice Blanchot et l’Ecriture du Désastre

 

« La prose bavarde : le babil de l’enfant, et pourtant l’homme qui bave, l’idiot, l’homme des larmes, qui ne se retient plus, qui se relâche, sans mots lui aussi, dénué de pouvoir, mais tout de même plus proche de la parole qui coule et s’écoule, que de l’écriture qui se retient, fût-ce au-delà de la maîtrise. En ce sens, il n’y a silence qu’écrit, réserve déchirée, entaille qui rend impossible le détail. »

Maurice Blanchot, L’Écriture du désastre

 

Blanchot – c’est devenu un lieu commun de la critique littéraire – est un auteur difficile. Le texte blanchotien est une énigme : plus encore, il se veut et se pense comme énigmatique. Cela suppose d’entrée de jeu une certaine lecture : nous ne lisons pas Blanchot de la même manière que nous lirions n’importe quel ouvrage de « théorie littéraire » – grands mots qui font peur -, de pensée sur l’écriture. Il ne nous viendrait pas davantage à l’idée de feuilleter l’Ecriture du désastre au bord de la plage, en sirotant quelque breuvage sucré. Nous sommes de fait invités à nous interroger sur notre place en tant que lecteur : si énigme il y a, il nous revient de la résoudre, de décoder les signes du texte, de faire la lumière sur ce qui constitue son étrangeté ; somme toute, il s’agira pour nous d’attirer cette oeuvre dans un univers discursif qui nous est plus familier, de la « traduire ».

« Lendemain de chenille en tenue de bal veut dire : papillon. Mamelles de cristal veut dire : une carafe. »

Introduction au discours sur le peu de réalité, Breton

Blanchot semble prendre un malin plaisir à nous inciter à suivre cette voie. Après tout, l’Ecriture du désastre peut à certains égards se lire comme un lexique : qu’est-ce que le neutre ? la patience ? le mourir de la littérature ? La tentation est trop forte de nous saisir de ces élans définitionnels, de les agiter quelque peu, et d’aboutir ainsi le plus innocemment du monde à un système. Rien ne saurait pourtant être plus loin de la pensée blanchotienne que cette logique du système et du systématique. Si l’on admet que l’Ecriture du désastre nous pose une question (quelle question ? mais toujours la même : qu’est-ce que la littérature ?), rien ne nous dit en revanche qu’il ait voulu y apporter une réponse. Poussons le vice jusqu’à plagier ses propres formules : l’énigme du désastre ne connaît pas de bonne réponse. En tant que joueurs, nous sommes exclus de la sphère du discours : hors jeu. Comprenez-vous Blanchot ? Vous ne l’avez donc pas lu bien attentivement. Est-ce à dire que cette oeuvre n’est bonne qu’à prendre la poussière sur l’étagère du cellier ? C’est encore ce que l’extraordinaire humour blanchotien aimerait nous faire croire.

Parole du silence, parole du ressassement, parole qui ne peut s’empêcher d’associer pour retarder le moment de sa propre dilution : voilà le mourir de la littérature tel que se le représente l’auteur, qui n’est pas encore la mort, mais pour ainsi dire, son prolongement infini et son impossible actualisation. Il faudrait lire Blanchot comme un incorrigible bavard, et ne voir dans son propos que vanité et poursuite de vent. Cette interrogation désespérée et désespérante sur la vanité des mots n’en reste pas moins d’une incontestable modernité : écrire, n’est-ce pas au fond se confronter au profond néant des choses ? Communiquer pour ne jamais vraiment être compris ? Il ne faudrait pas croire le Proust du Temps retrouvé et le Blanchot de l’Ecriture du désastre résolument inconciliables : dans un cas comme dans l’autre, il n’est pas question de littérature, mais de Littérature (ou de Désastre, c’est tout un). Cette conception absolue de l’écriture qui n’hésite pas à forcer le trait en multipliant les majuscules, tend à faire de l’acte d’écriture un véritable sacerdoce, pour ne pas dire une quête métaphysique. Écriture du Désastre, certes, mais écriture essentielle malgré tout. Que Blanchot ait choisi de faire de Nietzsche et Kafka ses muses laborieuses ne sera donc pas pour nous étonner : Dieu est mort, vive la Littérature !

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la Littérature.

Le Temps retrouvé, Proust

Parce que ce texte se trouve au confluant de plusieurs horizons génériques, une question sérieuse doit cependant être soulevée : devons-nous lire Blanchot comme écrivain ou comme théoricien de la littérature ? En tant qu’écrivain, il nous invite à préserver dévotement la pureté de son discours : l’oeuvre se pose comme oeuvre d’art, il nous devient impossible d’y toucher. En tant que théoricien, nous nous ferions un affront personnel de ne pas venir le titiller sur son propre terrain, de ne lui disputer ses acquis et ses certitudes : c’est le vice bien excusable du littéraire que de faire toujours deux poids et deux mesures. De cela aussi, Blanchot semble s’amuser. Son discours, pour se nourrir d’une importante documentation critique et esthétique n’en refuse pas moins toute scientificité, et quel meilleur moyen de rompre avec la mécanique dissertative que de nous confronter à un texte fragmentaire, à une pensée morcelée ? Le système est une fois encore soumis à rude épreuve :

« Le scepticisme ne détruit pas le système, il ne détruit rien, c’est une sorte de gaieté sans rire, en tout cas sans raillerie, qui tout à coup nous désintéresse de l’affirmation, de la négation : ainsi neutre comme tout langage ».

Cet éclatement du texte, s’il ne nous dit rien, appelle à commentaire. Puisque l’écriture résiste, il faut interroger l’écriture, répondre à Blanchot non seulement en tant que philosophe ou en tant que théoricien mais encore en tant que critique littéraire, en tant que lecteur, mobilisant pour ce faire tous les outils de l’analyse textuelle, conscients enfin que l’écriture blanchotienne est une « manière de dire qui dit par la manière ». Que cette quête soit vouée au désastre n’est finalement pas important, il suffit qu’elle prenne racine dans ce « pourquoi » de la littérature qui constitue, pour Antoine Compagnon, l’essence même de la réflexion théorique. La réponse que nous demandons, ce n’est pas du scepticisme de Blanchot qu’il faudra l’attendre : à défaut, nous gagnons à sa lecture quelques interrogations supplémentaires, qui sont autant de glissements, de chemins de traverse, de points de vue inédits sur le monde. La littérature, écrit-il enfin, commence au moment où la littérature devient une question.

L’Ecriture du Désastre fait certainement partie de ces livres de pensées qui ne nous apprennent rien… mais nous rendent un peu poètes.

 

Goldmund

 

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Goldmund

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