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Jean-Marie Bigard : la rhétorique du vulgaire (2)

(Partie 2/2)

 

La langue du peuple

 

 

Le sketch intitulé les Pauvres s’ouvre, non sans ironie, sur cette remarque surprenante : « Je peux plus comprendre les pauvres ». La totalité du spectacle repose sur le levier de l’antiphrase : Bigard affirme son détachement vis-à-vis d’une certaine population tout en essaimant son propos d’indices énonciatifs qui le décrédibilisent. Le public, invité à se livrer à un exercice de décodage systématique, devenu acteur d’une sorte de bras de fer intellectuel, conforte son pouvoir de déduction et se convainc de sa propre subtilité à mesure qu’il rentre dans le jeu du comique. Cette opacité relative dont Bigard enveloppe son spectacle suscite une certaine connivence entre l’orateur et l’interprétant, un mécanisme d’élection sur le mode du « nous nous sommes compris : restons entre nous ». Nous voilà en plein cœur d’une ambiguïté inhérente au style de Bigard qui embrasse la cause de cette entité fantasmée qu’est le peuple, et dans le même temps, en fait un objet de ridicule. Une distinction s’impose de fait. Si le rire du pauvre est bien souvent un rire « gras », qui brasse un certain nombre de motifs dont nous aurons l’occasion de parler un peu plus loin, le rire sur le pauvre s’inscrit toujours dans un climat de revendication sociale : le pauvre est définit d’emblée, aussi bien économiquement que socialement, comme une figure du manque, du déficit. L’adhésion est d’abord politique, elle est ensuite linguistique. Bigard s’efforce dans ses spectacles de reproduire, de « mimer » les traits stylistiques d’une langue populaire. L’homme du peuple est un homme pressé. Il lui faut dire beaucoup en peu de mots, son expression tend à une certaine brièveté, à un idéal d’ « efficacité » dont le SMS est peut-être la manifestation la plus extrême. Notre incorrigible paresseux, dans sa quête enthousiaste du gain de syllabes, n’hésitera pas à abréger des formes, et une altération en entraînant une autre, à les confondre. Les spectacles de Bigard en offrent de nombreux exemples : « Il va lui dire » devient « Y va y dire » (confusion du pronom adverbial « y », et du pronom personnel : « il », « lui »), « qui » pour « qu’il » (confusion du pronom relatif et de la conjonction de subordination). Ce rétrécissement phonétique s’accompagne naturellement de multiples syncopes (« eh bin » pour « eh bien », la semi voyelle est avalée), d’apocopes (« c’est moi qu’elle veut mord’ », « les gens que j’connais ») et plus rarement d’aphérèses (« core » pour « encore »). Les adverbes de négation sont presque systématiquement réduits au forclusif (« pour pas être vulgaire »). Bigard s’amuse souvent dans ses sketchs de ce jeu de contraction et de dilatation de la parole : un enculé, explique-t-il dans Politique, c’est un « gars qui se laisserait aller à des malversations », mais on dira simplement « enculé » pour « gagner du temps ». La seconde grande tendance de ce langage est une tendance à l’expressivité : la culture populaire est fondamentalement une culture orale, aussi Bigard s’emploie-t-il à consteller ses interventions d’interjections (« ah bha », « hein », « eh bin »), d’onomatopées (« et vlan »), de connecteurs logiques qui perdent au moins partiellement leur fonction première et sont employés pour leur valeur  rythmique, dans un emploi finalement proche de celui des adverbes de phrase en ancien français (« alors moi », « donc »). Si l’on prend l’exemple du sketch les Expressions, le mot « connard » est répété une bonne douzaine de fois, il joue le rôle de marqueur stylistique du populaire : il permet d’identifier dans cet entremêlement des voix quels sont les propos attribuables à Bigard, homme du peuple, et quels sont ceux qui ont valeur de citation (« Vous entrez au resto avec un copain […] le garçon il vient vous accueillir, il vous dit : C’est pour dîner ? Non c’est pour faire un tennis, connard »). Le comique de Bigard procède d’une mécanique d’adhésion et de distanciation : je vois cet autre qui singe mes mouvements, et je ris de lui, précisément parce qu’il est autre, parce qu’il est une entité virtuelle. Il me ressemble et m’est totalement étranger à la fois : la charge critique s’anéantit dans le jeu allègre de la fiction.

 

La langue de Bigard ne se contente pas d’imiter les parlers populaires, elle véhicule un ensemble de mythes et de valeurs qui l’identifient culturellement à cette population. Le sketch numéro 2 de la série 11 septembre, intitulé la « Conférence de presse », est tout à fait intéressant à cet égard.

« M. Bigard, pourquoi êtes-vous parfois aussi con ?

-          Pourquoi je suis si con ? […] Ca doit être un don de la nature »

Il y a certes une part d’ironie et d’autodérision dans cette réponse, mais l’ironie à elle seule ne suffit pas à faire la lumière sur cette phrase. Le « con », terme apparemment déceptif, cristallise un certain nombre de qualités clairement revendiquées par le comique. Le con est celui qui « ouvre sa gueule », il est le tribun du peuple, la conscience vive de la société ; c’est un être élu, heureux dépositaire d’un véritable « don de la nature » qui le rapproche de la figure de l’intellectuel ou de celle plus proprement romantique du prophète, du guide. Le con se doit d’avoir « des couilles » – entendons du courage - ; lorsqu’un faux journaliste employé au « bigaroscope » renchérit en lui demandant s’il ne craint pas « en étant aussi con de mettre en péril sa carrière », Bigard revendique hautement son droit à « se mettre tout le monde à dos », à avoir raison contre tous. Figure de l’éternel révolté, d’un génie populaire qui s’affirme dans sa lutte contre le pouvoir : « immuable comme dieu et d’une suite enragée », pour reprendre le mot célèbre de Philippe d’Orléans à propos du duc de Saint-Simon. L’on pourrait bien évidemment se demander jusqu’à quel point les relations qu’entretient Bigard avec le président de la République Nicolas Sarkozy ne viendrait pas remettre en cause cette affirmation, quelque poétique qu’elle soit ; mais ce n’est pas là notre objet. Cette idéologie du con recoupe de fait un ensemble obscur et mal défini de caractéristiques plus ou moins mélioratives. Elles sont à la fois singularisantes – tout le monde ne peut être « un con », ce que semble suggérer le recours systématique aux intensifiants (« aussi con », « si con ») et l’évocation du « don de la nature » - elles sont aussi universelles : le con est un personnage du quotidien, du trivial, il refuse l’extraordinaire et s’inscrit dans une logique du « On est tous pareils quand on est à poil ». La forme d’expression privilégiée du con est l’aphorisme, il revendique une forme de sagesse populaire qui, par son recours systématique aux phrases brèves et aux présents gnomiques, irradie son propos d’une certaine force de conviction. La vérité implacable des gens simples. Certains sketchs tels que les Expressions ou les Proverbes chinois sont une véritable mine d’apophtegmes : « Une de perdue, une de perdue », « C’est quand tu t’y attends pas que tu fais les plus belles prises », etc… Le con est un être charnel, incarné, dont l’évocation donne souvent lieu à une méditation sur la corporalité : le sexuel, le scatalogique, le corps dévoilé sont les maîtres mots de sa rhétorique. L’homme du peuple se définit par la robustesse de son enveloppe corporelle, la tension de ses muscles, l’énergie dont il fait montre tant dans ses gestes que dans ses paroles – et c’est aussi le sens de ces propositions brèves, de ces rythmes saccadés, de ces phrases disloquées : tout est énergie. Son âme, s’il en a une, est située dans ses intestins, non dans sa tête. De loin en loin, cette énergie vient à se confondre avec une idée de virilité : nous sommes ici entre « gars ». Le con doit impérativement « avoir des couilles », il se distingue en cela d’une figure repoussoir que Bigard se plaît à mettre en scène : celle de l’éjaculateur précoce. La virilité déficiente de ce dernier apparaît moins en effet comme une perturbation de sa vie sexuelle que comme une dégradation fulgurante sur une échelle de l’héroïsme. Car l’héroïsme du con, c’est d’être ferme. Selon une logique des vases communicants, le mâle s’affirme à mesure que sa compagne se fait évanescente. Tantôt animalisée, tantôt réifiée dans le Lâcher de salopes, réduite à un pronom neutre (« ça bagarre hein, la bourgeoise ») ou a une périphrase qui l’instrumentalise (« la vorace ») : la femme, comme bien souvent chez nos hommes de plume, est un prétexte, non une finalité.

 

 

Vérité et vulgarité

 

 

« Il me semble [que] le vulgaire va me permettre de dire des vérités indicibles ».

La question de la vérité est omniprésente chez Bigard. Nous avons évoqué cette équation du vulgaire qui tendrait à faire correspondre véracité du propos et simplicité de l’expression, nous avons également été amené à critiquer quelque peu cette prise de position. Cette vérité fuyante, insaisissable, donne lieu de manière tout à fait intrigante dans la bouche d’un comique à une réflexion d’ordre épistémologique. Quels sont les outils les plus efficaces pour dire le vrai ? Nous avons la chance de trouver en Bigard un homme qui ne se contente pas de produire des discours, mais qui réfléchit sur ces discours et se propose en quelques occasions de nous en faire le commentaire. Ainsi, toutes ces interrogations méthodologiques étaient-elles déjà en germe dans l’exemple de l’ « enculé » paraphrasé en « sodomisé » par Kiejman : ce que reproche ici Bigard à son traducteur improvisé, ce n’est pas seulement d’avoir cherché à édulcorer son propos, mais d’en avoir fait une mauvaise interprétation. C’est en tant qu’homme de lettres et non en tant qu’homme politique qu’il est blâmé : « enculé » et « sodomisés » n’ont pas, nous dit Bigard, la même signification. Le sketch la Politique  nous offre un second exemple de ce type :

 

« La jeune fille pratiquait sur moi une fellation, quand je ne pus contenir une émanation gazeuse qui l’a fortement incommodée. En plus c’est même pas la vérité : la vérité, c’est qu’elle y faisait une pipe et qui l’y a pété à la gueule. »

 

Le comique née ici de deux décalages successifs : entre la situation et le niveau de langue, entre une langue soutenue et une langue populaire. Outre une question de vocabulaire, l’on pourra être sensible à la multiplication des propositions clivées, à l’abréviation des pronoms personnels, à l’amalgame de la conjonction « que » et du pronom « y », enfin, au rythme extrêmement saccadé de la seconde phrase qui offre un contraste si explicite avec la fluidité et la rigueur syntaxique de la première. Entre les lignes, Bigard nous montre ici qu’il est parfaitement capable de manier une langue plus académique, plus « littéraire », et qu’il s’y refuse cependant par conviction : les deux énoncés évoquent strictement la même scène, mais ils s’inscrivent dans un rapport hiérarchique, l’un est jugé supérieur à l’autre. Parce que cette scène est une scène triviale, seule une langue triviale pourra en rendre compte : une langue qui serait liée structurellement à la sexualité et à la scatophilie. Il y a une confusion manifeste dans cette prise de position entre l’objet du discours et le discours même : les qualités de cet objet viennent « contaminer » le langage, lui inoculer certaines de ses caractéristiques ; les barrières entre les mots et les concepts s’effondrent bientôt. Le « crime » de la sexualité ne peut être convoqué que par une langue criminelle, placée sous le signe d’une même sanction axiologique. Cette théorie de l’aptum nous conduit à penser avec Georges Bataille en terme de potentiel « maléfique » de la langue. Le vulgaire, en tant que langue déviante, en tant que pratique transgressive de la langue, n’a de cesse de se positionner vis-à-vis d’un Usage tout en multipliant les écarts signifiants. Ce faisant, il invente une nouvelle norme, une norme qui structure une réalité nouvelle. Les deux énoncés que nous propose Bigard sont également « vrais », ils demeurent cependant inconciliables et nous donnent à voir une réalité soudain dédoublée, plurielle. On le voit bien, la question de la vérité n’est pas extérieure au langage, et il ne faut pas être dupe de l’apparente désinvolture avec laquelle Bigard traite la question de la formulation. Sa démarche n’est pas une démarche de philosophe ni même d’historien, mais bien de linguiste, de poète.

 

Lorsque échappant par mégarde le contenu brûlant de notre tasse sur un pantalon qui s’était jusqu’alors maintenu dans un état de relative propreté, nous cessons un instant de nous surveiller : nos dents grincent, notre regard se veut mauvais, et il arrive parfois qu’un « Merde » ou qu’une autre interjection du même ordre soit jetée à la face du soleil en guise de protestation solennelle. Voilà une bien étrange habitude. Espérons-nous confusément trouver quelque salut pour notre pantalon – ou quelque réconfort pour nous même – en nous livrant à une transgression linguistique que nous serons peut-être les seuls à entendre ? Nous adressons-nous, au moins théoriquement, à une transcendance quelconque pour lui soumettre nos suggestions pressantes et nos dernières récriminations, dans la lignée de ces formules invocatoires aujourd’hui un peu démodées que sont les « Ciel », les « Seigneur », les « Dieu tout puissant » ? Sans pour autant exclure ces deux hypothèses, Bigard nous en propose une dernière, toute freudienne : cet élan de vulgarité irrépressible est la face émergée de l’iceberg. Nous descendons avec lui dans les strates les plus intimes de notre intériorité, vers un « je » primitif qui, le temps d’une éclaboussure, a droit à la parole. Cette théorie s’appuie encore et toujours sur le même syllogisme : le vulgaire est une langue simple, la simplicité est gage de vérité, donc le vulgaire est gage de vérité. Sans aller jusqu’à une telle extrémité, nous pouvons concéder à la langue de Bigard une certaine propension à la mise en scène du locuteur, une prédominance marquée de la fonction expressive du langage. Cela passe par l’abondance des pronoms de première personne, le recours systématique à des constructions tautologiques (de type « mon opinion à moi », « moi je dis »), aux interjections, des plus standards aux plus colorées, cela passe encore par une certaine tendance à la saturation syntaxique (dans l’expression « non mais même », nous trouvons pas moins de deux adverbes et une conjonction placés côté à côté, l’on aurait pu facilement en faire l’économie des deux tiers). Cette langue multiplie les procédés d’emphase, qu’ils soient syntaxiques (dislocations, clivages : « c’est moi qu’elle veut mordre ») ou sémantique (par un emploi massif des hyperboles). L’exubérance du geste vient se mêler à celle de la parole. Le locuteur, pris d’une incontrôlable expansion de l’être, semble vouloir remplir tout l’espace à lui seul, se répandre dans la salle : et tout doit crier, applaudir, rire, huer au signe de sa voix. Notre « je » glouton se fait un jeu de se montrer, de se mettre en scène. De nombreux spectacles de Bigard s’inscrivent dans une dialectique de la spécularité, à commencer par les Grands moments de solitude qui font intervenir Bigard lui-même dans une réunion au sommet des comiques français. Le thème de cette réunion : la vulgarité. Une évidente contradiction se profile alors entre une revendication de véridicité et une langue qui nous apparaît d’emblée comme une langue du « je », du subjectif. Ce paradoxe pourrait se résumer dans une formule programmatique : Moi je dis ma vérité à moi.

 

Cette tendance à l’expressivité est-elle un leurre ? A l’abondance des marqueurs de la subjectivité vient se mêler un discours plus proprement impressif, un discours orienté sur la personne de l’allocutaire. Comme dans tout spectacle « vivant », il est impératif pour le comédien de créer un contact avec son public : par des apostrophes rhétoriques, la prise à partie d’un spectateur, en multipliant les marqueurs phatiques (« hein ? », « eh ? », « tu vois ? »). Bigard se plaît à la contrefaçon des voix et des personnages, au mime, au pastiche : ses sketchs tendent à une certaine polyphonie – le Lâcher de salopes peut à ce titre être perçu comme une parodie de récit de chasse qui confinerait à l’inversion systématique des topoi de l’amour courtois. Le « je » cède volontiers la place à un « on » inclusif : le comique entend s’inscrire dans une communauté d’intérêt ; il s’adresse au peuple, aux pauvres, aux éjaculateurs précoces, aux « cons ». Cette parole est une parole de la séduction, attentive aux réactions d’autrui, à l’affût de toute contestation. Il n’est pas rare que Bigard cède la parole à des adversaires imaginaires pour mieux les réfuter : une manière de couper l’herbe sous le pied de ses détracteurs mais aussi de situer malgré lui son discours par rapport à un héritage rhétorique. L’on pourrait s’amuser à chercher dans un sketch tel que la Politique les différentes étapes constitutives de la plaidoirie cicéronienne : l’exorde (s’attirer la bienveillance de la salle par quelques plaisanteries grivoises), la narration (exposition de la thèse : il vaut mieux être un enculé de droite qu’un enculé de gauche), la confirmation (énumération des arguments), la réfutation (« Et alors inévitablement, au bout d’une dizaine de secondes, y a quelqu’un qui fait : Et pourquoi ? »), la péroraison enfin. La multiplication des traces du récepteur trahissent un intérêt tout particulier pour la compréhension et l’interprétation que le public fera des idées que véhicule l’orateur, et ne manque, ce faisant, de laisser planer une ambiguïté quant à ses véritables objectifs. « Je voudrais surtout pas vous influencer » déclare-t-il hautement, avec un empressement un peu suspect. Cette affirmation toute rhétorique est difficilement défendable : la structure même du discours vient l’infirmer. La langue de Bigard, comme le suggère très nettement le titre de ce sketch, est une langue politisée : le comique, nous dit-il, « faut qu’il ait les couilles de dire ce qu’il pense ». Elle peut à cet égard jouer de son apparente simplicité – synonyme de vérité dans bien des esprits -, de son assise populaire – c’est maintenant un lieu commun de la rhétorique politicienne : il faut faire comme le peuple – mais aussi de sa capacité à susciter le rire, à triompher de l’adversaire non pas en renversant ses arguments mais en sapant son autorité morale ou intellectuelle, en le frappant de ridicule. « On veut bien être méchant, écrivait déjà Molière au XVIIe siècle, mais on ne veut point être ridicule ». La position de Bigard n’est pourtant pas des plus clairement définies. Invité sur le plateau du Grand Journal pour se justifier de ses interventions sur le 11 septembre, lors de l’émission On va se gêner avec Laurent Ruquier, Bigard s’emploie à ériger deux défenses simultanées, et dans une certaine mesure, contradictoires. D’une part, il présente ses propos comme peu sérieux, s’inscrivant dans une logique du bavardage sans conséquence, de la langue du « bistrot » – c’est le comique qui parle, il ne cherche qu’à susciter le rire - ; d’autre part il condamne âprement un certain nombre de journaux, à qui il reproche d’avoir manqué de finesse dans l’interprétation de son propos – ce qui semblerait au contraire suggérer que rien de ce que nous dit Bigard n’est gratuit, que chaque mot doit être pesé avec attention. Cette ambivalence entre la figure du comique et celle de l’intellectuel, entre le poète qui revendiquerait son droit à un langage virtuel et l’homme politique, dont les mots doivent idéalement être suivis d’effet, Bigard l’entretient jusqu’au bout. « C’est le moment le moins intéressant du sketch » glisse-t-il ironiquement en concluant sa harangue. Le comique de Bigard, fait d’aphorismes et de phrases à l’emporte pièce, tout entier dans l’emphase et la démesure, s’accommode finalement assez mal des subtilités de langage qui fondent les débats d’idées. C’est une langue qui grossit les traits pour les rendre plus visibles, et ce faisant, les tire vers l’abstraction, les change en stéréotypes. Une langue qui s’érige dans la transgression des codes, et s’annule dans une fiction rassurante.

 

 

Pour conclure : du mot interdit au secret de polichinelle

 

Que faut-il pour faire chanceler le monde ? Un mot. On l’aura :

« Jacqueline était une petite fille. Elle avait une maman qui s’appelait madame Jacqueline. Le papa de la petite Jacqueline s’appelait monsieur Jacqueline. La petite Jacqueline avait deux sœurs qui s’appelaient toutes les deux Jacqueline, et deux petits cousins qui s’appelaient Jacqueline, et deux cousines qui s’appelaient Jacqueline et une tante et un oncle qui s’appelaient Jacqueline […] »

Conte pour enfant de moins de trois ans, Ionesco

Ce mot, comme on le voit,  n’a pas besoin d’être d’une richesse inouïe ou d’un exotisme forcené : qui y a-t-il de plus banal que de s’appeler Jacqueline ? Il lui suffit d’ouvrir une imperceptible ouverture, un interstice, et de se glisser par un chemin de traverse dans un entre-deux des choses qui est un vide de la pensée. Ce mot inconcevable parce qu’il dérange nos habitudes de lecture, ce mot intraitable parce qu’il congédie avec ostentation le réel aux portes du discours, ce mot cesse alors d’être un mot pour devenir un « entre-mot », c’est-à-dire un point de corruption. Subrepticement, ce petit quotidien « bourgeois » et étriqué s’est abîmé sous nos yeux dans une implacable étrangeté, et ce qui n’était alors qu’un stéréotype un peu bonhomme venant conforter notre logique sociale – le papa et la maman, le garçon et la petite fille – s’est changé en une question. Tel est le pouvoir évocatoire et révocatoire du langage : il feint de se plier aux exigences d’une raison humaine, mais rien ne saurait le contraindre, pas même le réel, pas même la vérité, à supposé qu’il y ait une vérité en dehors des mots.

La langue de Bigard répond en apparence à une logique assez similaire : c’est une langue de la transgression, du déniaisement face au monde. En le méprisant pour sa vulgarité ou pour son manque de finesse, nous ne faisons que répondre à une tentation qu’il laisse traîner sur notre route, nous sommes happés malgré nous dans l’univers conflictuel du comique. Dire « non » à Bigard, s’offusquer d’un mot malheureux, d’une opinion impopulaire, c’est encore et toujours faire le jeu de la transgression. Le vulgaire est une langue du contact, de l’effet immédiat, du transitif : s’il s’accommode également de ses amis comme de ses ennemis, il y a cependant une chose qu’il redoute par-dessus tout. L’indifférence. Quant le mot interdit se change en secret de polichinelle, quand la charge transgressive, usée jusqu’à la corde, s’érige en une norme nouvelle : la vulgarité même devient un hochet, et nous sourions d’un air convenu de ce frisson sans danger que nous nous sommes offerts…

A propos du Rédacteur

Goldmund

Commentaires

  1. abraxas

    J’avoue que j’attendais la deuxième partie de ton texte avec hate. Je n’ai pas été déçu du tout.
    Bigard est tout sauf quelqu’un de con, mais il est très doué dans l’art de se faire passer pour.
    C’est justement une grande force et une grande faiblesse, force vis à vis des spectateurs, faiblesse vis à vis des médias. (du moins est ce mon opinion)
    L’humoriste à le don de faire cohabité premier et second degré dans ses sketch et comme tu l’écris si bien, de faire naître un sentiment de subtilité de la part du spectateur, qui se sent bien et doucement supérieur et au final en redemande.
    Hors l’Humain qu’il représente utilise les mêmes procédés alternant premier et second degré pour véhiculer ses idées, et pour un sujet tel que le 11septembre, même si il a des idées intéressantes, les médias auront retournés son style contre lui pour le décrédibiliser assez facilement.
    Repenser au lâcher de salope et aux pauvres selon bigard m’a fait du bien donc merci pour ce texte intéressant et ouvert à tout et à tous.

  2. Lyod

    Ce qui est assez dingue quand on te lit Goldmund, c’est que tous les raisonnements que tu exposes, aussi compliqués et contestables soient ils, paraissent couler de source. Tu as l’art de nous prendre par la main au fil des développements et le voyage d’introduction à conclusion devient un pur plaisir.

    Je pense que si des expressions modernes du genre « t’es sérieux ? », « ouais grave », « c’est trop fat » ont tellement de succès c’est en effet qu’elles expriment un sentiment instinctif qui n’a pas besoin de plus pour être exprimé.
    D’un autre côté, dans ma tête résonnent sans cesse des mots, quand je pense, quand j’essaie de ne pas penser, tout le temps. Se borner à un vocabulaire « de bistrot », c’est s’enlever la possibilité de mettre en mots, et donc en pensées, de nombreuses facettes de notre intériorité. Ils donnent le pouvoir de se comprendre, et par la même de manipuler. C’est d’ailleurs en ce sens, que j’interprète la devise d’EF : « du mot d’esprit au mot de pouvoir ».
    C’était égalemnt un plaisir de redécouvrir ces sketchs de Bigard, « les pauvres » et les « expressions » sont excellents ! On sent bien la bêtise de ces phrases de convenance, qui pourtant mettent à l’aise et rassurent. Les intonations et la gestuelle sont également sont simples mais efficace.

    J’espère que tes profs ont su apprécier la perle :)

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